« J’ai mieux aimé les tableaux que la vie »

Jean Planque

Brèves

 
 

En novembre 2018, ouvrira l’exposition itinérante Traverser la lumière. Elle défendra la cause d’un groupe de peintres français, proches les uns des autres, qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, préférèrent être dénommés «non-figuratifs» plutôt qu’ «abstraits». Ils s’opposent en cela aux maîtres de la pure abstraction (dans la continuité de Kandinsky et de Mondrian) ou encore aux «expressionnistes abstraits» américains (Jackson Pollock, Willem de Kooning …) alors en voie de s’imposer en Europe.
Outre Roger Bissière, qui en fut à la fois le représentant le plus âgé et en un sens le maître, ce courant regroupait Jean Bazaine, Elvire Jan, Jean Le Moal, Alfred Manessier et Gustave Singier.

En dépit du soutien de certaines grandes galeries, comme, à Paris, la galerie Drouin, la galerie de France, la galerie Jeanne Bucher et la galerie Maeght, de différents écrivains, collectionneurs et critiques, ce courant fut injustement négligé, surtout à partir des années 1970, et le moment paraît venu de lui restituer son importance.

C’est en 1952 que Jean Planque, encore sous l’emprise de la leçon de Cézanne, découvre très ému la peinture d’Alfred Manessier à la Galerie de France. Cette révélation marque un tournant dans son approche de l’art moderne : «devant ces tableaux, j’ai soudain eu le pressentiment d’une vérité, d’un art non figuratif qui pourrait exprimer mieux, et plus fortement, que l’art figuratif», écrit-il dans son journal en 1972.

Le cœur de l’exposition sera constitué, à côté des peintures de Bissière choisies par Jean Planque, par une centaine d’œuvres réunies par un collectionneur suisse, auxquelles viendront s’ajouter les prêts de plusieurs musées importants. L’exposition se tiendra d’abord (du 9 novembre 2018 au 31 mars 2019) au Musée Granet, à Aix-en-Provence, où la Fondation Planque est installée, puis (du 19 avril au 25 août 2019) au Kunstmuseum Pablo Picasso de Münster en Allemagne et enfin (du 19 octobre 2019 au 19 janvier 2020), à La Piscine, musée de la Ville de Roubaix.

Une quatrième présentation est encore prévue dans un musée suisse en 2020.

 

 1

Jean Le Moal

Composition, 1958

Huile sur toile, 100 x 100 cm

Collection particulière, Suisse

Bissière

Roger Bissière

Lumière du matin, 1960

Huile sur toile, 100 x 81,5 cm

Aix-en-Provence, Fondation Jean et Suzanne Planque

Jean Bazaine

Midi, arbres et rochers, 1952

Huile sur toile, 98 x 80 cm

Zurich, Kunsthaus (Collection Zumsteg)

 2

Alfred Manessier

Passion selon Saint Marc, 1986

Huile sur toile, 230 x 200 cm

Sion, musée des Beaux-Arts

La Fondation Planque présente sur le second plateau de la Chapelle des Pénitents-Granet XXe une exposition, sous le titre L’Œil de Planque 3. Garache/Hollan dédiée à deux artistes vivants qui ont généreusement fait don à la Fondation d’un certain nombre de leurs œuvres en hommage au collectionneur suisse.

 

Alexandre Hollan a rencontré Jean Planque quelques années avant sa disparition dans des circonstances qui éclairent l’extraordinaire réceptivité du collectionneur. Ayant eu le regard attiré par un fusain noir accroché dans le salon d’un ami, le Suisse exprima aussitôt le désir de rencontrer l’artiste et d’acquérir une de ses œuvres. S’étant précipité le lendemain à la galerie Vieille-du-Temple à Paris, qui venait de clore une exposition consacrée au peintre, il fit la connaissance de ce dernier, lui acheta la dernière aquarelle en vente et lui demanda de pouvoir lui rendre visite dans son atelier. Alexandre Hollan se souvient parfaitement de la gentillesse exquise d’un visiteur timide et confus de déranger, admirant avec envie le beau désordre et les préparatifs du travail qui s’accomplissait là chaque jour. Mais il put également constater l’intransigeance manifestée par l’amateur en contemplant les œuvres défilant sous ses yeux. Avec beaucoup de sûreté, et rapidement, Planque écartait ce qui ne l’intéressait pas, ne donnant aucune explication à ses choix, paraissant plutôt sous l’emprise d’une intense émotion quand son regard s’arrêtait sur un dessin. C’est à cette première occasion que le peintre s’entendit dire que certaines de ses œuvres étaient « habitées ». Le peintre se souvient de quelle profonde nostalgie pouvaient être empreintes certaines réflexions de « l’artiste » Jean Planque : « Hollan, vous avez le don de voir plus loin et, surtout, vous êtes capable d’exprimer avec des moyens personnels ce monde mystérieux, et pouvez le faire ressentir aux autres ».

 

En 2008 déjà, Alexandre Hollan avait fait don d’une dizaine de paysages au fusain et de Vie silencieuse à l’aquarelle afin de compléter les achats que le collectionneur avait déjà faits de son vivant. Il complète aujourd’hui ce premier lot d’une quinzaine d’œuvres qui permettent ainsi à la Fondation Planque de posséder un ensemble représentatif de la recherche de l’artiste, attaché à questionner sans relâche non seulement ce qu’il voit mais également les moyens de traduire sur la toile ou le papier cette impression ressentie face au monde. « Je suis ce que je vois » a-t-il déclaré plusieurs fois. Qu’il se poste dans le jour déclinant au pied d’un chêne vert du plateau de Viols-le-Fort ou qu’il s’agenouille dans son atelier d’hiver face à une humble boîte en fer, c’est toujours la même quête qui guide Alexandre Hollan : s’arracher aux paresses du regard qui font croire que l’on connaît quelque chose du visible parce qu’on l’a sous les yeux. Il faut au contraire, semble dire le peintre, se défaire du visible. Ce n’est qu’au prix de cet effort que l’on parviendra enfin à voir. Le modèle en face de soi, ne se donne jamais, il se dérobe plutôt, montrant dans le cas de l’arbre, tantôt sa structure, tantôt sa forme, dégageant à d’autres moments, selon la lumière, selon l’heure, son espace. L’œil ne peut englober simultanément tous les aspects de cette totalité foisonnante et il se porte de l’un à l’autre sans discontinuer.

 

Claude Garache, en revanche, n’a pas connu Jean Planque. Et on ignore si ce dernier a eu l’occasion de visiter les expositions que lui a consacré Maeght dans sa galerie de Paris ou sa Fondation de Saint-Paul-de-Vence. Au cours de ces dernières années, la Fondation Jean et Suzanne Planque s’est enrichie de nombreux prêts, dons et de quelques rares acquisitions. Pour les responsables de la fondation, cependant, il n’est pas question de se substituer à l’œil si personnel de Jean Planque dont la collection de tableaux, reflétant la passion de son existence, est présentée en permanence dans les espaces de la chapelle des Pénitents. Mais le regard d’un artiste sur une telle collection a aussi son importance. Celui qu’a porté Claude Garache sur les œuvres réunies par Planque nous a paru prolonger l’action du collectionneur, grâce, d’une part aux liens d’affinité que cet artiste d’une grande ouverture d’esprit et d’une exigence absolue entretient avec les œuvres présentées. Mais c’est aussi la nature même de l’œuvre de Garache qui nous semble répondre aux critères qui furent ceux de Planque – que ce dernier réagisse en tant que peintre ou comme collectionneur. Car, chez Garache, les nus sont des questions posées : en tout premier lieu, sans doute, à la beauté de la femme, à la nature qu’elle résume à ses yeux, mais aussitôt, dans le même moment, à l’équilibre des formes, à la pesanteur des corps, au toucher de la matière comme à la vibration de la lumière. Et que le peintre revienne inlassablement au même thème, à ce rouge incarnat à quoi semble se réduire sa palette et qui signifie le flux de la vie, n’aurait pu que fasciner Jean Planque aux yeux de qui, en fidèle disciple de Cézanne, le choix d’un sujet ne peut épuiser l’aventure du regard qui, tout au contraire, se nourrit du même pour accumuler les différences, et approcher de plus près la vérité. Car après qu’il s’est émerveillé devant le modèle, le peintre a charge de trouver les moyens efficaces, d’abord pour s’en rapprocher lui-même, puis en transmettre aux autres la meilleure part. C’est là que Planque attend l’artiste au contour. Comment ce dernier s’y prend-il pour restituer sa « petite sensation » et nous la faire partager ? Garache, cela se reconnaît au premier regard, a longuement scruté son modèle, sa constitution, ses appuis et leurs possibles développements, jusqu’au moment où le caractère particulier mais essentiel de la figure induit le peintre à lui dicter une pose. Le corps féminin est dès lors soumis à des manipulations du pinceau qui servent à exprimer à la fois son équilibre, son énergie et sa coloration intime. La main dessine au fur et à mesure qu’elle couvre la toile de directions cherchant le contrepoint idéal où la figure trouverait à se déplier sans contrainte dans l’espace. Car aucune de ces femmes n’est immobile. Si l’on ressent fort la pesanteur qui les assoit au sol, le sang qui affleure sous l’épiderme, la chaleur qui se dégage de leurs membres, les portent à la danse, à l’élévation. Le branle est donné. Le champ pictural devient le lieu d’une circulation sensible déployant en les superposant toute une gamme de perceptions qui ne semble jamais s’épuiser : l’œil glisse à toute vitesse de la couleur à la matière, de la matière au volume, du volume à la ligne, de la ligne à la lumière, de la lumière à la joie d’une juste distance. Car l’essentiel demeure qu’il faut que « cela » tienne, que la structure qui ordonne la composition ne détruise pas l’émotion initiale, qu’elle la prolonge au contraire dans un langage détaché et neuf, mais cohérent. Ce sont les contours venant se perdre mollement dans le fond blanc, c’est l’exaltation du rouge dans les plis et les carnations se résorbant en des roses opalescents déposés sur la toile par des enduits d’une extrême délicatesse, qui font que la sève inonde la toile. Et que ces corps qui sont la vie, comme elle, se déplient, bondissent, se précipitent sans cesse vers l’avant, pour excéder toute mesure et déplacer le centre de gravité. Pour toutes ces raisons, on ne peut douter un instant que Jean Planque, s’il avait pu la connaître, aurait accueilli cette peinture à bras ouverts. (FR)

 

Exposition ouverte du 13 mai 2017 au 18 février 2018.

Chapelle des Pénitents – Granet XXe

Place Jean Boyer

13100 Aix-en-Provence

Musée Granet

 

Un catalogue de 32 pages accompagne cette exposition. Il est illustré par les œuvres que les deux artistes ont offertes à la Fondation Jean et Suzanne Planque.

 

 

 

Parallèlement, dans les bas-côtés de la Chapelle des Pénitents, ont été rassemblées les toiles d’artistes représentés par la galerie Jeanne Bucher-Jaeger et que Jean Planque a acquises au cours des ans. Cette réunion d’œuvres fait écho à l’exposition Passion de l’art, qui se tient dans les salles du Musée Granet du 23 juin au 9 septembre 2017.

 

Exposition Garache/Hollan 2

Alexandre Hollan

Le grand chêne, 2006

acrylique sur toile

142 x 184 cm

© 2017, ProLitteris, Zurich

Exposition Garache/Hollan 3

Alexandre Hollan

Rythmes de perceptions colorées d’un arbre, 2016

acrylique sur papier

39 x 54 cm

© 2017, ProLitteris, Zurich

Exposition Garache/Hollan

Claude Garache

Osse et Bassoue, 1979

Huile sur toile

230 x 260 cm

© 2017, ProLitteris, Zurich

Exposition Garache/Hollan 1

Claude Garache

Ferretine, 2012

Huile sur toile

92 x 73 cm

© 2017, ProLitteris, Zurich